La culture, notre respiration commune.

La culture, notre respiration commune.

Monsieur le Premier Ministre,

Lors de son audition à la commission des affaires culturelles de l’Assemblé Nationale, votre Ministre de la Culture l’a répété : « la culture est essentielle à notre démocratie ». Pourtant lors de votre dernière allocution devant la représentation nationale, vous l’avez largement reléguée aux simples interactions sociales.

Alors une question nous brûle les lèvres, Monsieur le Premier Ministre : est-elle vraiment si essentielle à vos yeux et aux yeux de votre Gouvernement ?

Considérez-vous qu’elle est constitutive du récit que les humains ont tissée siècle après siècle, domptant les éléments imposés par une nature profane et interrogeant toujours un peu plus fortement le bien-fondé et les frontières des stéréotypes et des systèmes dominants de notre organisation ?

Qu’elle est Fondamentale dans l’expression individuelle, qu’elle permet d’ouvrir des chemins infinis de liberté et d’invention, qu’elle dessine des rêves collectifs et propose des lectures originales et nouvelles du monde ?

Qu’elle est Vitale pour les femmes et les hommes de notre temps, de tous les temps, qui n’ont de cesse de traquer la beauté et l’harmonie, de la désirer inlassablement, et d’en être chaque jour l’ami, l’allié engagé et courageux ?

Qu’elle est Indispensable pour supporter notre condition humaine tellement insatisfaisante dans son absurdité et la frustration d’un quotidien parfois brutal, sourd à nos colères, et qu’elle prend ainsi en charge une part de subversion dont nous n’avons aucun intérêt à ce qu’elle s’échoue sans filtre dans le quotidien ?

Au troisième mois d’une crise totalement nouvelle et dévastatrice, les enjeux sont tellement multiples dans une société qui s’est laissée surprendre par la pandémie du Covid-19, que les grands principes qui sous-tendent nos discours et musclent nos déclarations, sincères ou de circonstance, ne suffisent plus.

Car, si la culture est tout cela, et d’abord cette force émancipatrice, qui nous pousse à devenir ce que nous choisissons d’être au-delà des déterminismes de tous poils, elle n’a de sens que dans la capacité qu’elle a à transmettre, à faire partager, à illuminer, à donner à la société les outils de cette construction d’un collectif dans lequel chacune et chacun puisse trouver une place, un abri, une tendresse, des émotions. Et dans ce sens, la culture est évidemment une expression politique de notre conviction profonde, de notre engagement nécessaire à transformer le monde, non pas par principe, mais parce que résonne pour les démocrates que nous sommes ces mots d’Albert Camus, « un destin n’est pas une punition » ; du moins ne devrait-il pas l’être !

Essentielle, la culture l’est, bien-sûr par et pour celles et ceux qui la font, qui la portent, qui la tissent, et tout simplement qui en vivent ; pour celles et ceux dont le quotidien n’est pas inscrit dans un parcours lisse et régulier mais dans un travail au long cours de construction de projets, soumis à l’approbation de partenaires, de mécènes, de décideurs, de financeurs, de responsables. Le monde de la culture et de l’audiovisuel est fait d’une multitude de métiers, de savoir-faire, certains mis en lumière, d’autres que nous n’imaginons même pas et sans lesquels rien de ce qui nous est donné à voir ou à entendre n’existerait.

Or, qu’ils soient salariés, indépendants, associatifs ou  intermittents, ils sont tous, à divers degrés touchés de plein fouet par les conséquences de cette crise qui a vu les spectacles s’annuler en cascade, les lieux culturels fermer les uns après les autres, librairies, bibliothèques, salles de spectacles, plateaux et lieux de tournage, galeries et salons. Déjà dans des situations fragiles et souvent précaires, 50 % des artistes vivant en dessous du seuil de pauvreté, depuis trois mois ils voient leurs droits liés à l’exploitation et la diffusion des oeuvres s’effondrer, la majorité des contrats engagés ne pas être honorés et les rémunérations inexistantes. Pour presque 260 000 intermittent du spectacle, c’est une crise sociale qui s’annonce.

Alors, oui « Ils sont inquiets », et c’est là un bien triste euphémisme dans la bouche de votre ministre.

L’urgence est celle d’un soutien conséquent, qui ne se chiffre pas en dizaines, mais en centaines de millions d’euros. C’est ce que nous vous avons proposé et ce que l’ensemble du secteur vous demande : une année blanche qui reprenne à l’identique les indemnisations pour une période d’un an au minimum.

Les mesures dont ces professions sont censées pouvoir bénéficier comme le chômage partiel ou l’accès au fonds de solidarité ne correspondent souvent pas à la réalité des filières culturelles et demandent des aménagements administratifs.

À cela s’ajoute une absence de lisibilité quant à la reprise des manifestations culturelles, ce flou empêche les artistes de s’investir de nouveau dans la mise en route de nouveaux projets et de se projeter dans un avenir plus ou moins proche, tous nos faiseurs de culture ont besoin d’un cadre fixe, concerté et rassurant.

Les organisations syndicales et professionnelles font à votre Ministre de la Culture de nombreuses propositions concrètes, sur les solutions d’urgence à mettre en place et les corrections à apporter à ces systèmes devenus inadéquats aux réalités de leurs professions, qui engagent la confiance réciproque que doit revêtir le dialogue incontournable pour surmonter cette crise.

Aussi, nous attendions-nous à ce que le champ de la culture ait une place centrale dans vos annonces de déconfinement au même titre que l’école, vectrice avec la culture de valeurs communes fondamentales.

Alors, il y aura toujours l’idée tenace que cette vie de « saltimbanques », après tout, ils l’ont choisie ! Et c’est heureux ! Choisie parce que passionnés, convaincus de la richesse du partage, et engagés, solitaires ou collectivement, dans un projet artistique. Pour autant, cela ne peut pas les condamner à demeurer une variable d’ajustement dans le discours politique. 25 millions d’euros quand ce sont des milliards qui sont consentis, à juste titre, au soutien à notre économie et quelques autres à des mesures « sociales ». L’économie de la Culture représente bien plus que l’industrie automobile Monsieur le Premier Ministre, vous  ne l’ignorez pas.

On ne peut entendre qu’à côté du mot « essentiel » que répète votre Ministre de la Culture, ne soit pas maintenant adossé un plan de soutien massif à toutes celles et ceux qui nous ont accompagnés dans nos journées confinées, qui ont continué à nous faire voyager au-delà de la solitude, de la maladie et des peurs.

Il ne s’agit pas de mettre en concurrence les initiatives, les énergies, l’investissement de nos concitoyens dans la diversité de leurs professions, de leurs missions. Ne pas citer ici l’engagement magnifique des uns et des autres n’enlève rien au respect que nous leur devons et que nous leur manifestons, chaque fois que cela est possible. Dans tous les champs de la société se sont multipliées les initiatives et les expressions de solidarité et d’entraide, bénévoles et associatifs, ont été au rendez-vous de ce bel enjeu de cohésion sociale.

Il est temps, Monsieur le Premier Ministre, de donner aux paroles de votre Ministre de la Culture la force de mesures concrètes. Nous attendons qu’en cohérence, vous définissiez avec l’ensemble des partenaires un vaste plan de sauvetage et de redémarrage du monde culturel. Car, nous l’affirmons une nouvelle fois, la culture n’est pas un ornement « par dessus le marché », ni seulement une source de richesse économique, elle est la condition permanente pour qu’une société puisse, en participant à la production d’un référentiel commun, prétendre à la Civilisation.

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